5 novembre 2018 – 5 mai 2018, Histoire d’une rue, la Rue d’Aubagne à Marseille

Tous les matins, je sors de chez moi par la rue d’Aubagne, sur la partie haute de la rue d’Aubagne. Quand on la prend par le bas, en venant de la Canebière, on dépasse l’agitation avec les vendeurs de cigarettes à la sauvette, les puces improvisées qui côtoient les négoces « institutions marseillaises », puis les vendeurs d’épices, de tissus. On arrive jusqu’à la fourche où se dresse la statue d’Homère. Cette « place » qui auparavant accueillait les rires et les chants avec un lavoir et un platane, aujourd’hui n’est plus qu’un croisement des attentes.

Nous, nous nous trouvons encore un peu au-dessus. Quelques mètres après l’emplacement des 2 immeubles qui se sont effondrés le 5 novembre, emportant avec eux 8 vies.

Dans cette rue, nous prenons la pente tous les matins depuis 5 ans en nous pressant, en compagnie des familles qui se rendent à l’école, transhumance quotidienne qui côtoyait alors un flot de voitures constant.

Jonction de différents quartiers, la rue d’Aubagne était un lien ténu de ce centre-ville si vivant et populaire, permettant à tous de se jucher au Cours Julien en venant du Vieux-Port.

Un matin, mon compagnon l’a empruntée avec mes 2 enfants pour amener notre fille à l’école. Comme tous les matins.

Quand, moins d’une heure plus tard, je suis moi-même sortie… une voisine m’a dit : « Ne prends pas la rue d’Aubagne, un immeuble vient de s’effondrer ».

« Ne prends pas la rue d’Aubagne, un immeuble vient de s’effondrer ».

Silence. Incompréhension. Les mots sortis de sa bouche n’avaient pas de sens. Je suis sortie. Je suis sortie regarder ce que je ne saisissais pas.

Quelques personnes étaient arrêtées devant des barrières et regardaient des pompiers immobiles, devant des amas de gravats. Trop de silence. Comment des immeubles peuvent s’effondrer sans bruit ? Sans provoquer : cri, rumeur, agitation et perte de sens ? Ce silence fut de courte durée mais intense et palpable. Peut-être qu’il n’entourait que moi ?

Cette rue, au cours de la journée, retrouva une agitation inhabituelle.

Pompiers, police, experts trouveront leur activité. Remplaçant le quotidien. Les bruits de la rue ne seraient plus les mêmes. Tandis que le bas de la rue continuait à vivre, la rumeur arrivant jusqu’à eux.

Les Marseillais s’agglutinaient devant les barrières sous la pluie, entourés de caméras et de micros. Les vivants comptaient leurs absents. Imaginaient le pire et l’indicible. N’y aurait-il pas des gens, sous les décombres, sans papier ni visage, que personne ne recherche ?

Sur le haut de la rue, pelleteuses et autres instruments de guerre ont pris la place du quotidien.

Le Cours Lieutaud était la base arrière de cette armée. Recherche des corps, recherche d’explications, recherche de risques… évacuations. La rumeur est là, en bruit de fond, derrière la rue d’Aubagne, qui se répercute en vague successive dans la ville. L’effondrement des immeubles de notre rue est comme un tremblement de terre aux répercussions sourdes et profondes, qui touchent par cercles concentriques la ville. Les rues puis les quartiers aux alentours sont progressivement touchés par cette lame de fond avec les premières évacuations qui deviendront des centaines puis des milliers. Les personnes sont jetées hors de chez elles, parfois en pyjama, sans affaire, ni abri. Devant les portes scellées, l’incompréhension se lit sur les visages hagards.

Au milieu de cela, la rue d’Aubagne trône, figée dans une mortelle douleur, comme une reine outragée, humiliée. Elle n’a pas protégé ceux qui la faisaient vivre. Homère, le bon petit père, refuse de la regarder en face et pose sur l’horizon son regard vide, en quête de sens.

Il devine plus qu’il ne voit la Méditerranée. Il sait la souffrance de ces gens qui sont venus trouver refuge au pied de sa colonne. Il sait l’espoir qui les anime. Et il n’ose regarder la rue, de peur d’y voir les réponses à sa question muette. Cette mer qu’il a ouverte comme si cela devenait un espace de tous les possibles, est en réalité un miroir aux alouettes. C’est un mur.

Nous, pauvres humains, victimes de la folie des puissants, dans les jours qui suivirent l’effondrement, nous nous sommes agités pour tenter de trouver des réponses. Amputés d’une partie de nous-même, de nos voisins, nous nous sommes réunis pour nous soutenir les uns aux autres, pour crier et pleurer. Nous avons tapé du pied et battu des mains dans la rue. Ensemble, cela semblait moins vain.

Cette rue d’Aubagne nous ne pouvions plus l’emprunter. Nous étions bloqués. Obligés de prendre des chemins de traverse pour la contourner. Tel un long calvaire, nous nous sommes affrontés à la rue Estelle, bien plus pentue et abrupte. Orphelins de la rue d’Aubagne, nous ne pouvions pas la regarder pour essayer de comprendre le tour qu’elle nous avait joué. Responsable ou victime traumatisée, meurtrie dans sa chair ?

Sous la pluie, nous avons cherché à voir à travers les grilles. Que s’y passait-il donc ?

Puis, finalement, le calme est revenu, la guerre s’est déplacée.

Et là, le silence s’est installé.

Nous avons pu de nouveau sortir de chez nous par la rue d’Aubagne, privilégiés de la première heure, cantonnés derrière des grillages qui délimitaient la zone « No man’s land » du champ de bataille. A l’intérieur des hommes, gilets jaunes de la sécurité, passent encore jours et nuits à contrôler les allées et venues.

Seul, le bruit de leur électrogène venait perturber le silence du deuil.

Chaque matin, le silence nous enveloppait, nous faisant ressentir la lourdeur de ces morts que nous portions désormais avec nous.

8 personnes qui avaient trouvé la mort à notre porte, dans cette rue qui aurait dû être un lieu de vie et qui était devenue un cimetière. Tous les voisins, évacués, délogés, avaient disparu. Nous laissant seuls avec ce fardeau.

Les premiers touristes arrivèrent en revanche, venus voir, toucher la désolation.

Un jour, ce fut notre tour. Nous avons dû, nous aussi, quitter cette rue. Victimes de la même guerre.

Quitte à rallonger notre chemin, nous repassions par la rue d’Aubagne, en quête de repères, d’habitudes, d’un quotidien qui était le nôtre et que nous avions perdu pour une période qui nous semblait toujours plus longue.

Un midi d’une journée douce et calme, une chose inédite dans cette rue. Des voix.  Des voix qui sortaient par une fenêtre dans les étages d’un immeuble, c’était les voix de la normalité, d’un repas de famille. Les rires et la douceur de la vie. Un air de printemps qui se dégage et l’impression que tout peut redevenir comme avant. Avant.

Quand nous avons pu réintégrer notre logement, nous nous sommes précipités pour retrouver nos habitudes. Se lover dans cette douce normalité. Faire comme avant. Être comme avant.

Deux jours plus tard… ça a fusé comme un pétard dans la ville.

La rue d’Aubagne était rouverte ! Rouverte !

Rouverte pour les piétons… avec un grillage qui bordait le trottoir, imprégnant cette ascension d’une atmosphère mystique. Rouverte pour les piétons, toujours sous le contrôle vigilant d’hommes de sécurité.

Rien ne sera jamais comme avant.  Homère en est le témoin vigilant. Nous le savons. Les experts le savent, eux qui affirment, un an après, que les immeubles autour de ceux effondrés pourraient bien choisir de suivre le même chemin. Rue d’Aubagne, on n’en finit pas de souffrir des errements des hommes.  

Et pourtant, un réconfort : le peuple de Noailles peut désormais s’appuyer sur le peuple de Marseille, et cela ne sera plus jamais pareil.

Marie Batoux – 21 septembre 2019

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